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Furieuses

La femme Parléry

par Linn Molineaux | Texte scientifique : Eléonore Beck et Clarissa Yang | Lue par Rosangela Gramoni

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Elle est femme de, le registre réfère à elle comme « la femme Parléry ». Elle est mère aussi. Son fils a environ douze ans le 29 janvier 1784 quand une femme porte plainte contre elle pour injures et mauvais traitements infligés à la rue des Corps-Saints.

En vrai elle s’appelle Françoise Rembernard, ça n’est jamais dit dans la procédure qui nous intéresse, mais on retrouve sa trace dans une autre procédure treize ans plus tard pour bagarre avec un homme cette fois. Elle est bouchère.

La plaignante est sa voisine. Elle déclare avoir été occupée aux environs de onze heures du matin à faire écouler l’eau qui descendait des lavoirs afin d’éviter que celle-ci ne s’écoule dans l’appartement du rez-de-chaussée qu’elle occupe quand elle aurait – par erreur selon ses dires – éclaboussé le fils de la femme Parléry.

Il la traite immédiatement de « vieille sorcière » et appelle sa mère qui se joint à lui en accusant la plaignante d’avoir fait exprès d’asperger son fils. La femme Parléry décroche alors plusieurs coups de poings à sa victime, lui égratigne le visage et la suit jusque dans son appartement pour continuer de la frapper avec un balai. L’autre riposte, elles se battent à présent, tentant de s’arracher mutuellement leurs coiffes.

Finalement c’est une dame venue visiter une amie qui, en descendant, intervient pour les séparer. La victime s’enferme alors à clé chez elle, soigne ses plaies et ressort porter plainte de ce pas. En tout cas c’est comme ça que l’affaire est présentée.

L’enquête menée par un auditeur, un officier de justice, comprend le rapport d’un chirurgien qui constate les blessures plutôt superficielles de la victime et le témoignage de la dame intervenue pour séparer la dispute.

Je me demande ce qui fait qu’elle s’emporte si vite la femme Parléry. Est-ce que c’est une mère poule ? Farouchement occupée à la protection de sa progéniture ? Est-ce qu’elle a une certaine vision de l’honneur familial avec laquelle elle ne transige pas ? Est-ce qu’elle aime juste en découdre ? Est-ce qu’elle a un conflit préexistant avec sa voisine ? L’enquête ne révèle rien de plus et peut-être que ces trous dans le souvenir ne lui rendent pas justice.

Françoise Rembernard Parléry s’emporte, elle fait corps matériellement. Elle revendique l’espace public dans cette rue des Corps-Saints et n’hésite pas à se mettre physiquement en jeu pour défendre le fruit de ses entrailles. C’est une femme de chair. Peut-être aussi parce qu’elle est bouchère. Elle manipule les viandes, les découpe et y plonge ses mains. Ce corps de métiers serait particulièrement sujet à la violence et a mauvaise réputation. Françoise est incarnée, du latin in carne, dans sa chair.

La rue est un lieu de rivalité. L’espace public appartient toujours plus à certains qu’à d’autres. La femme Parléry défend son territoire et les siens et elle n’hésite pas pour ce faire à empiéter jusque dans l’appartement de son adversaire. C’est précisément ce qui fait pencher l’enquête en sa défaveur : si les coups sont réciproques, son intrusion dans l’appartement de la plaignante fait d’elle la coupable désignée de l’altercation.  

Le compte-rendu de l’auditeur indique : « Nous avons fait comparaître la femme Parlery pour l’entendre sur la plainte portée contr’elle, comme elle n’a pas nié d’avoir battu la femme Moré et de l’avoir insultée, en ajoutant cependant que les procédés avaient été réciproques, mais considérant que la scène s’était passée chez la femme Moré, nous avons cru les preuves suffisantes pour terminer là nos recherches. »

L’enquête est remise au Lieutenant de police qui s’occupe des délits considérés comme mineurs et Françoise Rembernard Parléry est condamnée à verser des dommages et intérêts à la plaignante.

Traité expéditivement et relégué à être sanctionnée par un Lieutenant de Police, il ne reste pas grand-chose de la femme Parléry. De Françoise.

Françoise qui fait corps, Françoise matérielle, Françoise furieusement incarnée.

Pour en savoir plus...

Autre scène de la violence quotidienne : les rues, haut lieu d’interactions sociales dans une ville caractérisée par sa densité. Voie de passage, terrain de jeux, espace de nettoyage et de vidange, la rue multiplie ses fonctions et favorise les frictions. Juxtaposée au temple de Saint-Gervais, la rue des Corps-Saints matérialise encore aujourd’hui la promiscuité des habitats et la densité des échanges. Là, en 1784, la lavandière Catherine Moré se plaint d’avoir été injuriée et “maltraitée”, à la suite d’une altercation malencontreuse. En effet, à 11h du matin, occupée à écouler l’eau qui descendait des escaliers devant la porte de la maison, elle éclabousse “sans aucune mauvaise intention” un garçon du voisinage. Le ton monte, la situation s’envenime avec l’intervention de la mère en colère, venue défendre son fils. S’ensuit un corps-à-corps féminin, composé de coups et de coiffes arrachées, dégénérant jusqu’à se poursuivre dans le domicile de la plaignante, avant d’être interrompu par une autre femme présente dans le voisinage.

Archive d’Etat de Genève, Procès criminel, 2e série, 4691, janvier 1784, « Déclaration portant plainte de Catherine Moré […] » : J’étais occupée ce matin environ onze heures devant la porte de la maison […] à faire écouler l’eau […]. J’ai par malheur et sans aucune mauvaise intention atteint avec la ditte eau un jeune garçon d’environ douze ans qui passait alors dans la rue. Je l’ai reconnu pour être le fils de la femme Parlery qui demeure dans la maison Oltramare à côté de celle que j’occupe. Il m’a fait au même instant des reproches m’appelant vieille sorcière. […] Le susdit a appelé sa mère, qui était arrivée au même moment, m’a dit que j’étais une vieille sorcière, que j’avais fait cela à dessein et m’a donné des coups de poing et de plus égratignée au visage. Je suis rentrée dans mon appartement où la susdite m’a suivie et a continué de me battre avec un balai qu’elle avait à la main. J’avoue que dans ce moment je me suis défendue, que je lui ai rendu des coups avec le mien et que me prenant par coeffe je l’ai aussi saisie par la sienne. Une femme Hérisson qui est entrée dans cet instant chez moi nous a séparées, la femme Parlery est sortie, je me suis enfermée à la clef pour me mettre à l’abri de ses mauvais traitements et pour soigner les contusions et les plaies […] ; je suis sortie peu de temps après, pour porter mes plaintes.

Cette affaire à l’apparence anecdotique révèle pourtant une occupation spatiale poreuse et loin d’être dichotomique. Sphère “privée” et “publique” s’entremêlent alors que le rôle joué par les femmes dans la gestion domestique leur confère une présence effective dans les rues et la collectivité. Elle montre aussi la solidarité encouragée par la proximité spatiale. À l’image du cas précédent, cette procédure se termine de manière sommaire. Relevant cette fois-ci du pouvoir laïque, elle sera réglée par les autorités policières après une brève enquête de voisinage.

« Verbal » de l’auditeur, 29 janvier 1784 : Nous avons fait comparaître la femme Parlery pour l’entendre sur la plainte portée contr’elle, comme elle n’a pas nié d’avoir battu la femme Moré et de l’avoir insultée, en ajoutant cependant que les procédés avaient été réciproques, mais considérant que la scène s’était passée chez la femme Moré, nous avons cru les preuves suffisantes pour terminer là nos recherches.

La condamnée, “la femme Parléry”, n’aura pas laissé d’autre trait que le nom de son époux. Elle réapparaîtra dans une procédure de 1797, portant sur une querelle avec un homme. Son identité complète y sera révélée : née Rembernard, Françoise Parléry exerce comme bouchère.

Voir Archive d’Etat de Genève, Procès criminel, 2e série, 4990.

Eléonore Beck, Clarissa Yang, « Furieuses. A la recherche des transgressions oubliées », Revue du Ciné-club universitaire, mars 2022, p. 107-113.

Voir les oeuvres originales

Toutes les oeuvres originales de ce projet sont exposées à la BØWIE Gallery du 14 mars au 3 avril 2022.

Adresse :

Confédération Centre
1er étage
Rue de la Confédération 8
CH-1204 Geneva

Horaires :

Lundi : 9:30-19:00
Mardi : 9:30-19:00
Mercredi : 9:30-19:00
Jeudi: 9:30-20:00
Vendredi: 9:30-19:30
Samedi: 9:30-18:00
Dimanche: Fermé

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