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Furieuses

Suzanne Truchet

par Linn Molineaux | Texte scientifique : Eléonore Beck et Clarissa Yang | Lue par Emilie St-James

Lire son histoire

Suzanne, un prénom aux saveurs de miel et de sésame. Un prénom un peu ensoleillé comme la région d’où elle vient, comme Orange, comme le sud. Suzanne a 24 ans, Suzanne vit à Genève depuis une année.

C’est une réfugiée huguenote. Elle travaille comme domestique au service d’autres réfugiés huguenots.

Elle vit avec ses maître chez une logeuse à Saint-Gervais, elle dort sur une paillasse, et les archives ne gardent pas trace d’une famille ou d’un entourage proche la concernant.

Est-ce qu’elle a des amies ? À quoi est-ce qu’elle rêvasse dans la solitude de certains après-midis ? Est-ce qu’elle vibre des émois des jeunes gens de son âge ? Est-ce que le sud lui manque ?

En avril 1704 sa logeuse l’accuse de divers vols au sein de la maison. La liste des objets manquant est longue et anecdotique à la fois. Le témoignage de son enfant laissé seul un dimanche durant le premier prêche achève de sceller ses soupçons : l’enfant raconte avoir entendu Suzanne faire un marché en monnaie étrangère sans pouvoir rapporter ce qu’elle vendait.

Elle est une coupable toute indiquée, Suzanne. C’est une réfugiée, une étrangère. Elle n’est pas mariée. Et elle est pauvre.

Son maître recourt à une position neutre en attestant de la bonne conduite de sa servante tout en soutenant la logeuse lésée.

Suzanne se retrouve donc face à son maître, sa logeuse et un pasteur convié pour l’occasion afin de lui faire avouer son crime. Les enjeux sont grands malgré l’absence d’une procédure pénale : les sanctions en cas de vol domestique peuvent aller jusqu’à la peine de mort à Genève comme partout en Europe.

Suzanne est scrutée. Suzanne se tortille.

La perquisition de sa chambre ne permet pas de retrouver les objets disparus. Mais on y découvre un bas d’homme en mauvais état.

Il appartient à un garçon qu’elle voyait familièrement dit le registre et que son maître lui avait défendu de voir.

Suzanne ment. Suzanne tangue.

La logeuse prend ce mensonge comme une preuve de la malhonnêteté générale de Suzanne. Elle l’insulte, la frappe et la menace en lui promettant que le bourreau la mènera à Plainpalais pour y être pendue.

Suzanne panique. Suzanne vacille.

Peut-être qu’elle entend sa propre respiration. Que son souffle saccadé recouvre le reste du bruit, des insultes et des reproches. Peut-être qu’elle a le vertige. Sourde, sans issue, saisie d’une furieuse envie que ça s’arrête, qu’on la laisse, c’est pas vrai, il faut la croire. Plus rien n’est vrai, seulement son souffle qui bouche l’horizon et menace de le faire éclater.

Alors elle s’élance, elle s’enfuit, elle court. Elle traverse la place Saint-Gervais. Elle est poursuivie. Elle est hors d’haleine.

Suzanne plonge. Suzanne tombe.

Elle se jette dans les épuisoires du Rhône. Est-ce qu’elle a l’intention de se tuer ? Est-ce que tout va trop vite ? Est-ce que la seule façon possible de reprendre son souffle c’est de remplir ses poumons d’eau ? Je ne sais pas ce qui se passe dans le cœur de Suzanne lorsqu’elle saute, lorsqu’elle se jette furieusement vers la mort.

Suzanne avec son prénom aux saveurs de miel et de sésame. C’est le mois d’avril, l’eau doit être froide. Suzanne qui vient du Sud, qui a fui les persécutions réservées aux gens de sa religion. C’est un acte pour la vie de se réfugier. C’est tenter sa chance que d’émigrer. Suzanne essaie de vivre jusqu’à Genève. Jusqu’au mois d’avril 1704. Jusqu’à se jeter dans le Rhône.

Ce Rhône dont les eaux s’écoulent vers le sud, la ramènent d’où elle vient dans un flux permanent, une fuite merveilleuse.

En mettant fin à sa vie Suzanne commet un crime de meurtre contre soi aux yeux de la loi. Le registre détaille cependant : « Dont opiné il a été dit qu’ayant égard à l’état où la crainte a mis cette fille, aux menaces et aux poursuites de la femme Guinet et du monde qu’elle avait ému contre elle, ce qui lui ayant pu faire perdre le sens, il n’y avait pas lieu de la traiter à la rigueur de la loi, mais seulement de la faire enterrer dans le cimetière de l’Hôpital, et néanmoins sans les honneurs ordinaires. »

Suzanne partie. Suzanne finie.

De l’autre côté du voile du temps résonne sa détresse sourde, palpable.

De l’autre côté du voile du temps, toujours passe le Rhône, imperturbable.

Pour en savoir plus...

Issue de la récente vague de réfugié.e.s d’Orange qui se concentre dans le quartier de Saint-Gervais, la domestique Truchet se noie pour échapper à une accusation de vol. Son maître, sa logeuse et son pasteur se livrent à un interrogatoire musclé en «l’exhortant à avouer son crime», tout en procédant à une perquisition sommaire de sa chambre. Le groupe tente ainsi de régler le litige en vase clos, afin peut-être d’éviter que l’affaire n’arrive aux oreilles des magistrats, le vol domestique étant sévèrement puni par la justice (Porret 2008). La situation dégénère lorsque la logeuse frappe et menace du bourreau la jeune domestique, qui refuse d’avouer le vol. Poussée par le désespoir et poursuivie par les «gens qu’elle avait émus contre elle», Suzanne Truchet se jette dans les épuisoirs du Rhône du haut du pont de Saint-Gervais.

Archive d’Etat de Genève, Registres du Conseil 204, 16 avril 1704, p. 211-212 : Le sieur Auditeur Lefort a rapporté qu’ayant eu avis qu’une nommée Suzanne servante du sieur Sabbatini d’Orange s’étant jetée dans le Rhône, elle aurait été étouffée dans l’eau ; que cet accident était arrivé de cette manière, que la femme Guinet l’ayant soupçonné de larcin, et même maltraité de paroles, et par des voies de fait, que nonobstant la négative de cette fille, ladite Guinet l’ayant menacée de la justice et du bourreau cette fille effrayée était sortie de la maison et que ladite Guinet l’aurait poursuivi en criant à haute voix arrête et la suivant encore elle-même avec d’autres personne qu’elle avait  émues et mis à ses trousses dont cette fille avait été tellement effarouchée qu’elle s’était précipitée dans les épuisoires ; que le ministre Aunet l’ayant vue dans le Rhône l’avait exhortée de recourir à la miséricorde de Dieu et de faire des effort pour se sauver, nonobstant quoi et les efforts des autres elle avait été étouffée dans l’eau : Dont opiné il a été dit qu’ayant égard à l’état ou la crainte a mis cette fille aux menaces et aux poursuites de la femme Guinet et du monde qu’elle avait ému contre elle, ce qui lui ayant pu faire perdre le sens, il n’y avait pas lieu de la traiter à la rigueur de la loi, mais seulement de la faire enterrer dans le cimetière de l’Hôpital, et néanmoins sans les honneurs ordinaires, il a été dit encore qu’on appelle céans ladite femme Guinet.

Longtemps considérés comme un épiphénomène par les historien.nes, les suicides féminins semblent au contraire fortement inscrits dans leur contexte social et historique collectif. Depuis l’époque médiévale, la mort volontaire est considérée comme un «meurtre de soi-même», un crime contre Dieu et une rébellion sociale. Les autorités genevoises ouvrent une investigation judiciaire et médico-légale lorsque la mort est jugée «suspecte». Les courtes procédures retracent, par la récolte des témoignages et la description des circonstances de la mort, les biographies parcellaires de chacune des défuntes.

En tant que jeune domestique étrangère, Suzanne Truchet apparaît, par son insertion sociale, professionnelle et matrimoniale fragile, comme le profil type des femmes qui attentent à leur jour (Watt 2001). L’accusation de vol domestique par le maître – motif récurrent de suicide féminin – découle de la verticalité du rapport ancillaire. Métier exercé majoritairement par des femmes, la domesticité implique la juste soumission de l’employée de maison envers son maître. La voleuse domestique subvertit un ordre social et de genre caractéristique des sociétés inégalitaires d’Ancien Régime. La faute fait apparaître au grand jour l’échec du devoir de supervision du maître paternaliste. Les procédures de suicide se révèlent alors comme de précieuses sources d’information pour appréhender les domestiques transgressives, qui échappent le plus souvent aux mains de la justice.

Eléonore Beck, Clarissa Yang, « Furieuses. A la recherche des transgressions oubliées », Revue du Ciné-club universitaire, mars 2022, p. 107-113.

Voir les oeuvres originales

Toutes les oeuvres originales de ce projet sont exposées à la BØWIE Gallery du 14 mars au 3 avril 2022.

Adresse :

Confédération Centre
1er étage
Rue de la Confédération 8
CH-1204 Geneva

Horaires :

Lundi : 9:30-19:00
Mardi : 9:30-19:00
Mercredi : 9:30-19:00
Jeudi: 9:30-20:00
Vendredi: 9:30-19:30
Samedi: 9:30-18:00
Dimanche: Fermé

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